Historique de la migration haïtienne dans les Caraïbes : cas de la Republique dominicaine et de Cuba

Historique de la migration haïtienne dans les Caraïbes : cas de la Republique dominicaine et de Cuba post thumbnail image

By Rezo Nodwes -8 juillet 2020

Mercredi 8 juillet 2020 ((rezonodwes.com))–

Les causes profondes  de  l’émigration Haïtienne sont à rechercher dans les structures de la société, dans la politique, dans l’économie et dans le phénomène de la dépendance d’Haïti, pays périphérique, vis-à-vis des grandes puissances Occidentales. Haïti est un pays agricole et les conditions paysannes difficiles amènent à l’abandon des campagnes vers des centres urbains et/ou vers l’étranger. Les premières migrations haïtiennes peuvent être qualifiées de temporaires dans la mesure où les migrants étaient appelés à combler des postes bien spécifiques.

Des migrants à la recherche d’un complément de moyens de subsistance qu’ils n’espèrent pastrouver au sein de leur pays. De ce fait, la toute première phase de l’émigration haïtienne peut être justifiée pour des raisons économiques.

Dans cet article divisé en deux parties et ayant pour objectif principal de presenter les différents evenements qui ont jalonné la migration haitienne dans les Caraibes, nous allons considerer en premier lieu le cas de la République Dominicaine, car elle est considérée comme le pays qui a le plus de nombre de migrants haïtiens dans les  Caraïbes et  le peuple  Haïtien a une  très longue histoire avec  la République dominicaine en matière de migration. Dans l’autre partie, nous allons faire le point sur la migration haïtienne vers le Cuba.

  1. Migration haitienne vers la Republique dominicaine

Voila près de 100 ans que les Haïtiens émigrent en République Dominicaine pour y travailler.Pendant une bonne partie du siècle dernier, il s’agissait de travailleurs persuadés, parfois forcés,souvent sur la base de fausses promesses, de traverser la frontière chaque année pour procéder àla récolte  dans les plantations de canne à sucre. Extrêmement mal payés, ils travaillaient dans des conditions atroces en tant que coupeurs de canne, cantonnés dans des baraques installées dans les plantations de canne appelées « batey »[1]. Après la récolte, ils étaient renvoyés en Haïti.

 Avec le déclin de l’industrie   sucrière dominicaine après les années 1980, la croissance et la diversification de l’économie dominicaine  et la longue crise économique et politique en Haïti, lamigration des Haïtiens vers l’autre  partie de l’île à la recherche de travail s’est poursuivie (et a eu tendance à augmenter), mais sous des formes différentes. Les Haïtiens trouvent du travail dans les plantations de canne à sucre déclinantes mais aussi désormais dans d’autres secteursagricoles. Ils travaillent sur des chantiers  de construction, dans l’industrie du tourisme, comme personnels de maison et dans le commerce informel. Bien que les hommes jeunes soient encore les plus nombreux à partir, les femmes émigrent elles aussi en grand nombre[2].

Pour mieux comprendre le contexte migratoire haïtien vers la République Dominicaine, il est important de relever les différentes causes qui ont poussé les haïtiens à s’émigrer en masse vers la République Dominicaine. De plus, il est important de rappeler que cette vague migratoirecorrespondait à la période de l’occupation américaine d’Haïti.

 La migration haïtienne vers la République Dominicaine date vraiment du début du 20e siècle et cette migration coïncide avec  le débarquement des troupes américaines en Haïti, en 1915. En Haïti, les paysans ont été dépossédés de leurs terres et ont été soumis à de nouvelles taxes notamment la taxe sur l’alcool qui révoltait les planteurs de canne des Cayes et de Leogâne. Les occupants   Nord-américains   ont   imposé   la   corvée   aux   paysans   les   obligeant   à   travailler gratuitement dans la construction des routes. En République Dominicaine, les investissements des compagnies américaines dans la production sucrière ont augmenté.

La République Dominicaine est la principale terre d’accueil de la migration Haïtienne de la Caraïbe, et la seconde au niveau mondial, derrière les Etats-Unis. Il est important de rappeler que les Haïtiens émigrent en République Dominicaine depuis le 19e siècle, il est possible de parler de plusieurs phases très distinctes de cette migration. 

La République Dominicaine produit et exporte du cacao, du café, du sucre de canne et possède une grande capacité agricole. En dépit de toute sa dépendance, en dépit de son caractère de pays soumis à l’exploitation des transnationales, la République Dominicaine s’est transformée en un pays importateur de mains-d’œuvre étrangères, malgré son fort pourcentage de chômage[3].

La participation haïtienne dans la Zafra sucrière dominicaine allait aider ce pays à poursuivre son développement;  mais  sans   la  participation   du   bracero   haïtien,   dans   des   conditions   égales,l’économie dominicaine tombe dans le gouffre. Le pourcentage de Dominicains qui participent à la coupe de la canne à sucre dépasse à peine de 10% des travailleurs utilisés à cet effet[4].Nous savons que les dominicains se refusent à réaliser une série de travaux dans les conditions imposées par les exploiteurs dominicains faisant partie du CEA8. Mais, la situation économiquede l’haïtien l’obligeait à les accepter sous peine de mourir de faim et de voir sa famille précipitée dans une misère sans lendemain.

Le statut d’illégal de l’immigrant Haïtien l’oblige de travailler pour vivre et il ne lui reste qu’à vendre sa force de travail au premier demandeur, et très souvent sans même savoir les conditions de travail. On ne saurait parler du mouvement migratoire de la main-d’œuvre haïtienne  à bon marché vers la  République Dominicaine   sans tenir compte de  l’occupation   du   pouvoir  par la camarilla duvaliériste. Il continue avec l’établissement des centrales sucrières en République Dominicaine, spécialement à partir de l’occupation du territoire haïtien par les forces nord-américaines.

Sous le régime de Duvalier[5], les abus, les vols, les spoliations des terres des paysans par lesautorités duvaliéristes, les répressions et les exactions de tout type ont obligé des milliers depaysans haïtiens à abandonner leur terre pour s’émigrer massivement vers les îles de la Caraïbeen  général,  et  la   République  Dominicaine   en  particulier,  dans  le   but  de  trouver   un  travail rémunérateur.

 Ce mouvement   migratoire   allait   s’amplifier   avec   l’officialisation   par   le   gouvernement duvaliériste de l’exportation de la main-d’œuvre haïtienne pour la coupe de la canne dans les champs dominicains[6].

Après le nettoyage ethnique de 1937 et les nouveaux contrôles à la frontière, la population haïtienne dans le pays s’est considérablement  réduite. En 1935, on recensait 52 657 immigrants ;ils n’étaient plus  que 29 500 lors du recensement de 1950[7].

Après l’assassinat de Trujillo en 1961 et la chute de la dictature, seuls les coupeurs de canne recrutés dans le cadre de contrats intergouvernementaux de cinq ans étaient autorisés à migrer. Initiés en 1952,  ces contrats furent  utilisés jusqu’en 1986.   Après cette  date, le système  de recrutement est revenu aux accords d’avant 1952. Les compagnies sucrières se chargeaient du recrutement, même  si celui-ci ne se faisait désormais via le Conseil d’État du Sucre, le Consejo Estatal  de ‘’Azúzar’’ (CEA), qui avait repris à son compte les usines sucrières de Trujillo[8].

Il est important de souligner que la migration haïtienne vers la République Dominicaine ne concernait pas que les paysans pauvres et analphabètes, mais il y a des catégories privilégiées qui ont aussi fait face à ce mouvement migratoire. A ce titre, nous pouvons citer les exilés politiques,les professionnels, les ‘’Djegs’’ et les guides.

  • Migration haïtienne vers Cuba

Cuba, la plus grande île de la Caraïbe, fut l’une des premières destinations migratoires desHaïtiens.   Les   premiers   contingents   de   braceros   Haïtiens   qui   arrivaient   à   Cuba   en   1900 s’installaient dans la partie Nord de l’île en vue de fournir de travailler dans les plantations de sucre de ‘’United Fruit Co’’. Par la suite, pendant trois décennies, l’île a reçu des flux très intenses couverts de deux lois sur l’immigration de manière consécutive (1906 et 1917), ave cenviron six décrets et d’innombrables concessions faites par les autorités cubaines[9].

Lors des recensements effectués en 1907 et 1919 à Cuba, on ne faisait pas mention des haïtiens dans les catégories d’étrangers qui vivaient sur l’île. Ils étaient considérés comme des Antillais.C’est pour  cette raison  qu’au cours du  recensement effectué  en  1919,  on  parlait de 22260 Antillais dont la grande la grande majorité étaient haïtiens[10].

Toutefois, il est important de préciser que le début de la migration haïtienne à Cuba remonte à la fin du XVIIIe siècle. Pendant les luttes révolutionnaires de l’indépendance haïtienne, beaucoup de familles françaises fuyaient à Cuba. En 1773, les révolutionnaires haïtiens ont vaincu la résistance des colons au Cap-Haitien provoquant la fuite de quelque 2000 colons aux Etats-Unis, à Cuba et à Saint-Domingue[11].

En   1803,  les  troupes   françaises   envoyées   par   Napoléon   Bonaparte  composées   de  30   mille hommes à bord de 86 bateaux ont été vaincues par Jean Jacques Dessalines, ce qui fut à l’origine d’une nouvelle émigration vers Cuba[12].

Dans les premières décennies du 20ème siècle, il y avait un exode haïtien important à Cuba motive par l’investissement dans l’industrie sucrière cubaine par des sociétés Nord-américaines. Les haïtiens arrivèrent à Cuba comme braceros dans les plantations de canne. Cependant, la crise économique de 1930 et l’opposition des travailleurs cubains à la concurrence étrangère allaient arrêter cette vague d’immigration[13].

Pendant de nombreuses années, soit avant la révolution cubaine de 1959, les haïtiens qui vivaient à Cuba furent victimes de rejet et de discrimination. Néanmoins, le créole était resté comme la langue officielle à l’intérieur de la communauté haïtienne et était utilisée comme un élément complémentaire de discrimination.  Après le triomphe de la révolution cubaine de 1959, cette discrimination a été réduite. Le créole est la seconde langue la plus parlée à Cuba. Dans des provinces à l’Est de Cuba, le créole est la langue maternelle de beaucoup de familles. Le créole est enseigné à Guantanamo, Matanzas et dans la ville de la Habana. Dans la ville de la Habana, ilexiste une émission de radio dans la langue créole[14].

Cependant, la question de la migration haïtienne à Cuba n’est pas seulement historique. Les haïtiens, dans leur majorité, continuent en direction des Etats-Unis, mais dans d’autres cas, ils sont temporairement dans les villages où il y a une forte présence de la culture haïtienne[15].

Steve Gustave,

Avocat au Barreau de Port-au-Prince;

Attaché Diplomatique au Ministère des Affaires Étrangères;

Master en diplomatie et cooperation internationale;

43775230; sgustave9@yahoo.fr


[1] Au début, le batey agricole était constitué tout au plus d’une ou deux rangées de baraques  en bois proches les unesdes autres et habitées  seulement six mois par an. Avec le temps,  cependant, les bateys  se sont développés et ontchangé, devenant le lieu de résidence  d’autres personnes que les travailleurs temporaires.

[2] Bridget Wooding et Richard Moseley-Williams, Les immigrants haïtiens  et leurs descendants en République Dominicaine, Publié en Haïti par l’Institut catholique pour les relations  internationales (CIIR) et ISPOS, 2005, p.9.

[3] Joseph Pierre Lamothe,  UN monde à part ou l’émigré Haïtien en République Dominicaine, Presses Nationalesd’Haïti, juin 2008, p. 191.

[4] Joseph Pierre Lamothe,  UN monde à part ou l’émigré Haïtien en République Dominicaine, Presses Nationalesd’Haïti, juin 2008, p. 195.

[5] Ibid. p. 196.

[6] Ce fut un acte sans précédent dont la gratuité est choquante. Il a suscité de vives protestations internationales dontles effets sont encore perceptibles aujourd’hui. Il n’existe toujours pas de  statistiques fiables concernant le nombrede personnes assassinées. Les estimations varient de  1 000 à 30 000 personnes.

[7] Bridget Wooding et Richard Moseley-Williams, op.cit., p.18.

[8] Bridget Wooding et Richard Moseley-Williams, op.cit., p.18.

[9] Haroldo Dilla Alfonso, la migración haitiana en el Caribe: una propuesta para la acción, p.33

[10] Haroldo Dilla Alfonso, la migración haitiana en el Caribe: una propuesta para la acción, p.33

[11] Ibidem

[12] Carlos Nieto, op.cit. p.20

[13] Ibidem

[14] Ibidem

[15] Fernand Leger, Haïti-Bahamas: Coup d’œil sur l’immigration haïtienne dans cet archipel des Caraïbes, publié le 6juin 2012, www.Alterpresse.org consulté le 19 mars 2016.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *